Contre la corida

le taureau sort du toril obscur, et se trouve dans un espace très éclairé, inhabituel. Il est engourdi par les jours d’attente, et est affecté d’un système visuel qui ne lui permet pas de voir les couleurs (dont le fameux rouge), et qui lui donne à peu près la même acuité qu’un myope. Il repère donc les mouvements. En règle générale, les prédateurs ont les yeux en façade, ce qui leur permet, malgré un champ de vision étroit, la perception du relief. Les proies, au contraire, ont les yeux latéraux, et surveillent un plus grand champ. En revanche, le taureau a une zone aveugle d’environ 20° devant lui, jusqu’à plus d’un mètre.


- Donc, le taureau entré dans l’arène, les peones le fatiguent avec des passes de cape, et l’emmènent doucement au picador, sans qu’il puisse prendre de l’élan. Le picador le cueille de sa pique et, profitant de la douleur qui immobilise l’animal, s’acharne à couper ce fameux ligament. La pique a une sorte de traverse en croix, censée empêcher la pointe de pénétrer trop loin. En réalité, cette traverse permet de faire levier, et j’ai calculé qu’un homme normal, de la sorte, obtenait 500 kg à la pointe de la pique, en acier, pyramidale, mais souvent affutée pour augmenter le tranchant.


- le taureau, une fois dans l’arène, cherche à se repérer. Comme tous les mâles dominants, il se donne une surface (les aficionados appellent ça la querencia) dans laquelle il interdit tout intrus. l’art du torero est donc de repérer la querencia, et de ne jamais y entrer. En revanche, il doit en faire sortir le taureau. Ceci permet toutes les audaces, comme de tourner le dos au taureau et de s’agenouiller pour saluer la foule. l’exercice est spectaculaire, mais peu dangereux.


- dire que chacun (matador/taureau) a sa chance est une escroquerie. J’ai consacré un « calcul tordu » à la dangerosité du métier de matador (difficile d’avoir des chiffres fiables), mais on peut dire que le métier de couvreur-zingueur est aussi dangereux (ou que le métier de matador ne l’est pas plus que celui de couvreur-zingueur). Depuis 1997, date de sortie de l’excellent Que Sais-Je? (que l’auteur n’arrive pas à faire rééditer!), aucun matador n’est mort. Les taureaux, par contre…


- la grâce (indulto), est aussi une escroquerie. Elle n’a pour but justement que de faire croire qu’il y a égalité des chances. Elle est de quelques %, et dans les enquêtes qui ont été faites par des anticorridas, le taureau n’est jamais revenu à l’élevage. D’ailleurs, avec le nerf nugal coupé, le dos éclaté par les banderilles, aucun soin, comment survivrait-il ?


- la corrida dite portugaise est toujours suivie de mise à mort. Simplement, les gens l’ignorent, car elle se fait en coulisse. C’est une manœuvre pour ne pas perdre des spectateurs un peu sensibles.


- le caparaçon n’a pas été inventé pour protéger le cheval. C’est aussi, pour garder, dans les années 30, les spectateurs qui n’aimaient pas voir des chevaux souffrir. Dans les récits de voyageurs en Espagne (Théophile Gautier), la foule rit de voir un taureau éventrer jusqu’à 8 chevaux, s’amuser à les lancer en l’air, et trotter dans l’arène avec des boyaux pendus aux cornes.


- Enfin, le fameux Manolete était un franquiste notoire. La légende voulait qu’il ait toréé des républicains. Un film sur la 6 (que je n’ai pas vu), va dans ce sens et explique comment il procédait : en liant l’homme sur la petite charrette à deux roues destinée à l’entraînement, munie de cornes à l’avant, poussée par un comparse !


On peut ajouter à cette liste que les taureaux ne se battent jamais qu’une fois, alors que les matadors, eux, sont entraînés.

(David Latapie)

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